samedi 10 janvier 2015

Les sans plomb


C’est un joli garage, en sortie du village, près de l’Intermarché. Ses bureaux clinquants neufs et son hall de travail attirent le regard. En bord de route, la file des voitures d’occasion alignées sur le parking, attendent le client.
François  y est chef d’atelier. On le dit « gentil », prévenant avec les clients, souple avec les employés, bref un profil lisse, sans histoire.
Sa compagne Ségolène y est secrétaire comptable et même un peu plus … car on dit qu’en réalité, cette maîtresse femme à belle allure est la véritable patronne du garage. Et c’est vrai qu’elle se donne avec bravitude à son travail, tout en gérant, matin et soir à la maison, les 4 enfants qu’elle tient de François.
Ce qu’elle ignore, Ségolène, elle qui ne rêve que de mariage, c’est que son François a dans la tête des projets où elle n’a aucunement sa place.
Depuis quelques mois, François n’a d’yeux que pour Valérie, la pimpante attachée commerciale, recrutée comme stagiaire au garage, puis récemment titularisée … sur proposition de François, un bon CDI dans la poche.
Ils se voient en cachette. Dans les nids d’amour de l’arrière-garage, alors que Ségolène est déjà à la maison, prépare le repas et s’occupe des enfants, ils construisent leur projet à tous les deux. Il sera le patron du garage et elle sa compagne. Valérie, silencieuse, imagine bien une légère variante, il sera le propriétaire et elle sera la « directrice ».
Quand vient l’annonce du départ à la retraite du patron et son retrait des affaires, les choses se précipitent, François reprend l’affaire, et, violentant pour une fois sa nature indécise, il signifie froidement à Ségolène que le temps de la rupture est arrivé.  
Valérie est intronisée compagne officielle.
Fin du premier acte.

Voilà donc le garage maintenant aux couleurs de François et de Valérie. Elle a fait repeindre la façade, pourtant récente, et changé le mobilier, jadis choisi par Ségolène.
Mais les temps sont difficiles, la crise est là et frappe durement le secteur automobile. Les clients se font plus rares. Ceux qui sont fidèles n’aiment guère les manières hautaines et distantes de la « première dame » du garage.
Et voilà que des rumeurs naissent sournoisement dans l’atelier, se faufilent dans la rue, atteignent le bourg…
On chuchote de discrètes mais tendres relations entre François et Julie, la petite de la Poste, celle qui joue merveilleusement la majorette lors des fêtes du village.
Valérie tient si bien en mains son François qu’elle néglige avec hauteur ces bruits stupides. D’ailleurs « son » François nie tout en bloc et la rassure.
Et la vie continue au garage.
Deux années passent, tranquilles et laborieuses.
Mais un lundi matin d’avril, des photos circulent dans l’atelier ;  le midi, au déjeuner, elles gagnent  le bourg, le presbytère, la mairie et bien sûr la Poste. On y voit François, casqué, chevauchant à la nuit tombée son scooter blanc, au pied du domicile de Julie. Le doute n’est plus permis, François trompe Valérie avec Julie, comme il trompait Ségolène avec Valérie…et comme il trompera Julie avec d’autres… comme le susurrent les langues les plus perfides.
Au garage, à l’atelier, au secrétariat, on cause, on ricane. A la maison chez François et Valérie l’heure des comptes est arrivée. Les voisins remarquent que les lumières restent bien tardivement allumées ce soir là chez les patrons du garage. Ceux qui tendent l’oreille croient percevoir des éclats de voix.
Le lendemain matin, l’affaire est entendue, François, droit dans ses bottes,  annonce à son personnel, réuni à la hâte dans le hall, qu’il a, à son initiative, mis fin à sa vie commune avec Valérie. Celle-ci n’est d’ailleurs plus là.
On apprendra plus tard que, et pour cause, elle était à l’hôpital, au bord de la mort, ayant tenté  de noyer son cauchemar par une dose incroyable de somnifères.
Fin du deuxième acte

La vie reprend au garage, sans Ségolène, sans Valérie, et sans Julie non plus d’ailleurs. François assure maintenant seul  la direction, avec son nouveau chef d’atelier, Manuel, un immigré catalan, excellent mécanicien et bon meneur d’équipe.
Les affaires ne sont pas vraiment florissantes et malgré les efforts de Manuel, l’entreprise connait de mauvais jours. La cote du garage est au plus bas. François est morose.
C’est le moment choisi par Valérie pour un  « retour » en scène en forme de règlement de compte.
Nous sommes au troisième acte…
Valérie publie à compte d’auteure et diffuse dans le village un petit ouvrage vengeur et assassin qu’elle intitule « Merci pour l’entretien ». Elle y croque un François, balourd et indécis, incapable –sans elle- de décision, à peine racheté par quelques brins d’humour, d’ailleurs souvent de fort mauvais goût.
On s’arrache le livre, on y apprend que François déteste ses clients qu’il appelle les « sans plomb » (dans la tête). On se délecte des secrets d’alcôve de François et Valérie,  du poignant récit de la nuit où acculé par l’évidence, assis sur le lit, la tête entre les mains, il « avoue » à Valérie qui le presse, ses amours coupables avec Julie.
Au village, malgré tout certains gardent la tête froide, les plus mesurés reprochent à Valérie ce déballage de turpitude. Tout ce scandale ne peut que nuire à l’image de la commune. Seul le bon mot sur les « sans plomb » continue à faire sourire.

Au garage, les clients se font encore plus rares, Valérie a juré la perte de François, le compte à rebours à commencé…

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