lundi 14 novembre 2016

Eloge du dérapage

     Les mots, sources de maux, méritent la vigilance. 
     Dans le vocabulaire branché de la novlangue, celle du totalitarisme médiatique, « dérapage » est passé au stade de l’emploi commun comme arme de censure.  
     Retour sur ce concept très prisé de la mediasphère. 

    Initialement terme de marine, le mot « dérapage » évoquait une ancre qui mouillée, se détache du fond, et provoque ainsi la dérive du navire (cf. « Déraper : Détacher ou se détacher du fond, en parlant d’une ancre » - Dictionnaire complet illustré Larousse 1901-) 
    Par analogie, le mot s’est aussi appliqué au XXème siècle à des roues glissant latéralement par défaut d’adhérence. 
     Puis, s’est ajouté un sens figuré s’appliquant à des concepts (« dérapage des prix») ou des formes d’expression, lorsqu’elles s’écartent d’une norme. 

    Depuis quelques années, dans les sphères politique et médiatique, le terme s’est imposé, pour désigner tout écart à la doxa d’une bien pensance. Compensant une pauvreté du vocabulaire et de raisonnement, il offre l’avantage d’une arme redoutable aux mains de nouveaux inquisiteurs. 

    Toute idée ou expression émise dans le champ public et s’écartant un tant soit peu de la pensée unique devient un « dérapage ». L’auteur ainsi livré à l’opprobre publique a le choix entre assumer son opinion mais se voir alors inscrit à la liste noire des « racistes », « fascistes », « islamophobes »… ou bien confesser sa faute et se soumettre. 
    Le bûcher ou la confession, l’enfer ou le purgatoire. 

    En ce sens, le « dérapage » doit se lire comme un « péché » d’une religion dont journalistes et intellectuels sont les nouveaux grands prêtres et gardiens de la foi. Si le « dérapage » est assorti du qualificatif « nauséabond », alors c’est sans appel ! Dans ce cas ce péché mortel n’a pas de rédemption. 
    La référence religieuse joue à plein son effet, car qu’on le veuille ou non, même le plus athée trouvera dans un lointain subconscient quelques restes de « morale chrétienne » sensés lui imprimer la honte et le regret. 

    L’actualité fourmille d’exemples de péchés de dérapage dénoncés ex-cathedra par nos inquisiteurs. Retenons à titre d’exemple l’un des plus récents, celui de Jean-Pierre Pernaut sur les migrants. 
    Voici la faute : au JT de 13h de TF1, le présentateur Jean-Pierre Pernaut évoquant l’ouverture d’un centre d’accueil pour migrants fait ce commentaire « Voilà, plus de place pour les sans-abri mais en même temps les centres pour migrants continuent à ouvrir partout en France » 
    Et voici la traduction en novlangue inquisitoriale 
   « Migrants. Jean-Pierre Pernaut dérape dans le lancement d’un sujet » (Ouest-France) 
   « Dérapage de Jean-Pierre Pernaut » (BFMTV) 
   « Jean-Pierre Pernaut dérape et oppose migrants et sans abri » (Sud-Ouest) 
   « Jean-Pierre Pernaut dérape sur les migrants en plein JT » (ladepeche.fr) 
    Tout est dans le titre, car dans les textes, on est bien en peine de trouver une critique argumentée du propos du journaliste. La condamnation suffit. 

   Au péché de dérapage, il y a souvent des récidivistes (donc incurables) au nombre desquels Nadine Morano (« Le dérapage de Nadine Morano sur l’Islam » - le Point 01/08/2016 - « Nadine Morano, nouveau dérapage raciste » - Journal des femmes 25/05/2016, et bien d’autres…), Jean-Marie Le Pen est très bien placé, Donald Trump aussi qui, depuis quelques semaines, bat le record des « dérapages ». 
   Emmanuel Macron n’est pas en reste avec ses « dérapages », sur l’école juive (« Les écoles juives enseignent la Torah plus que les savoirs fondamentaux »), sur les « illettrées du Gad », sur la meilleure façon de se payer un costard (« Face à des militants de la CGT, Emmanuel Macron dérape » - L’Humanité 28/05/2016). 
    Anne Hidalgo « dérape » quant à elle sur Emmanuel Macron selon Closer qui titre le 9 mai 2016, après les propos d’Emmanuel Macron sur Jeanne d’Arc : « «J’en ai rien à battre. » Le dérapage d’Anne Hidalgo sur la visite d’Emmanuel Macron à Orléans ». 
    Pour mémoire on rappellera les propos de Manuel Valls sur les Roms en 2013 qualifié par le Front de Gauche comme « le dérapage inadmissible ». 

   Pour en savoir plus sur des dérapages plus anciens, on pourra se référer à quelques bilans du dérapage réalisés par certains journaux : «L’année de tous les dérapages politiques » - L’Express 27/07/2010, « Le top 10 des dérapages verbaux des politiques » - Le Midi Libre novembre 2013, « Racisme : ces politiques qui dérapent » - Libération 14/11/2013, etc… 

     Rappage et dérapage 
  Nos grands prêtres inquisiteurs veillent à pourfendre le moindre propos leur paraissant blasphématoire au regard de cette nouvelle religion de la bien pensance. Mais cette religion est toute miséricordieuse pour les nouveaux damnés de la terre, lorsque s’exprimant dans le rap, ils vomissent la France, les policiers et les blancs. 
     Ce n’est point déraper que de rapper « Tirer sur les keufs » ou chanter « Je pisse sur la justice et la mère du commissaire », « il faut se défouler sur la flicaille » ou bien « Quand j'vois la France les jambes écartées j'l'encule sans huile », ou encore « : «Je crois qu'il est grand temps que les pédés périssent, coupe-leur le pénis, laisse-les morts sur le périph»… 
    Point de dérapage dans leurs propos, point de condamnation. Même les juges s’avèrent souvent cléments, reconnaissant une large liberté d’expression à « un genre musical connu pour une certaine forme d’outrance ». 

    Le vrai dérapage, celui que l’on pourfend dans les médias ou les réseaux sociaux, est celui qui dévie de la ligne « droite » de la norme bien pensante. En fait le mot « droite » étant lui-même blasphémateur, il faudrait écrire « qui dévie de la ligne « gauche » ». Mais rester sur la ligne « droite » et ne pas dévier sur la ligne « gauche », ne serait-ce point tenir le vrai discours ? De là on peut se demander si, parfois du moins, derrière les « dérapages » ne se cachent pas tout bonnement des vérités, mais des vérités inaudibles pour les tenants du prêt-à penser politiquement correct. 

    L’odeur de soufre du péché de dérapage devient du coup séduisante. On se prend à penser que derrière le « dérapage nauséabond » peut se cacher une odeur de bon sens.   

     Et quand bien même le « dérapage » dénoncé serait justifié, il reste le plaisir de croquer la pomme, de s’adonner au péché et de « niquer » nos grands prêtres inquisiteurs.